Les itinéraires du déracinement

25 mars 2019

Mineurs isolés étrangers. Examens radiologiques osseux aux fins de déterminer l'âge

 Décision n° 2018-768 QPC du 21 mars 2019

Une question prioritaire de constitutionnalité a été posée pour M. Adama S. par la SCP Zribi et Texier, avocat au Conseil d'État et à la Cour de cassation. Elle a été enregistrée au secrétariat général du Conseil constitutionnel sous le n° 2018-768 QPC. Elle est relative à la conformité aux droits et libertés que la Constitution garantit de l'article 388 du code civil, dans sa rédaction résultant de la loi n° 2016-297 du 14 mars 2016 relative à la protection de l'enfant.

Une décision très importante pour les juges des enfants, l'aide sociale à l'enfance et les mineurs isolés étrangers a été rendue ce 21 mars par le Conseil constitutionnel : L'article 388 du code civil qui dispose *Le mineur est l'individu de l'un ou l'autre sexe qui n'a point encore l'âge de dix-huit ans accomplis *Les examens radiologiques osseux aux fins de détermination de l'âge, en l'absence de documents d'identité valables et lorsque l'âge allégué n'est pas vraisemblable, ne peuvent être réalisés que sur décision de l'autorité judiciaire et après recueil de l'accord de l'intéressé. « Les conclusions de ces examens, qui doivent préciser la marge d'erreur, ne peuvent à elles seules permettre de déterminer si l'intéressé est mineur. Le doute profite à l'intéressé. * En cas de doute sur la minorité de l'intéressé, il ne peut être procédé à une évaluation de son âge à partir d'un examen du développement pubertaire des caractères sexuels primaires et secondaires ». est conforme à la constitution.

Réf. intégrale de la décision : https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2019/2018768QPC.htm

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05 mars 2019

L’isolement parental... 6ème journée d’étude sur la parentalité

Jeudi 28 mars 2019, Bourse du travail de Saint-Denis

 L’isolement parental

 L’isolement est un terme qui désigne la séparation d'un individu - ou d'un groupe d'individus - des autres membres de la société, il évoque également l’état de quelqu'un qui vit isolé ou qui est moralement seul.

Que ce soit dans un contexte migratoire, dans un contexte de séparation et de monoparentalité au foyer, ou plus largement au vu du caractère individualiste de nos sociétés, les professionnels du territoire, de la petite enfance, des loisirs, du social, accompagnent les familles confrontées à ces différentes formes d’isolement et inventent, parfois, de nouvelles manières de faire du lien.

Sur un territoire où l’isolement est aussi le produit d’un contexte de précarité sociale et économique, quelles sont les pratiques locales et les dynamiques à l’œuvre face à l’isolement parental ? Et quels sont les enjeux qu’il soulève pour les professionnels, les parents et les enfants ?

 v  8h45 Accueil café

9h00 Ouverture Zohra Henni, élue aux Solidarités et au développement social

9h30  Introduction Laura Denis, responsable de la maison des parents

10h00-12h00 Ateliers 

 

Atelier 1 L’isolement des familles en grande précarité d’habitat

Descriptif : cet atelier aborde la question des effets de l'errance sur une famille et des stratégies des professionnels pour les accompagner.

Témoignage : « Familles en errance » (film de C.Davoudian et J.Lorrain, 2014)  Animateur : Martial Baguet, pôle Social du CCAS et

Maxence Delaporte, directeur opérationnel Interlogement93 - SIAO 93 ..   Rapporteur : Marie Pellieux, responsable Pôle Accueil Urgence, Amicale du Nid

 

Atelier 2 L'absence de liens intergénérationnels, facteur d'isolement ?

Descriptif : cet atelier s’intéresse aux enjeux des liens intergénérationnels aujourd’hui et aux effets de leur absence aux différents âges de la parentalité.

 Témoignage : Eric Malerbes, thérapeute familial de la Consultations familiale et témoignage du pôle Seniors de la ville de Saint-Denis.

 > Animateur : Sylvie Bessard, responsable coordination et animation de la politique Personnes âgées, CCAS de Saint-Denis.

 > Rapporteur : Christine Bellavoine, sociologue, secteur des études locales

 

Atelier 3 Quand la violence isole !  

Descriptif : cet atelier aborde les mécanismes d’isolement des parents liés aux phénomènes de violences conjugale et intrafamiliale.

Témoignage : Satyavatee Ramdhany, juriste au CIDFF 93

Animateur : Marie Leroy, chargée de mission Droits des femmes

Rapporteur : à confirmer

 

Atelier 4 Le sentiment d’isolement des professionnels

Descriptif : en miroir à l’isolement parental, cet atelier s’intéresse à ce qu’implique ou ce qu’induit le sentiment d’isolement que peuvent exprimer les professionnels du territoire. 

Témoignage : Elodie Hervieux, psychologue du travail à la mairie de Saint-Denis

 Animateur : Anne-Claire Garcia, chargée de mission Développement Social Local (DSL)-Innovation Sociale à la mairie de Saint-Denis

 > Rapporteur : Adjera Lakehal, association Femmes de Franc-Moisin.

 

12h-13h30 Déjeuner sur place offert (sandwichs)

13h30-14h30 Restitution des 4 ateliers

14h45-17h Table ronde : les enjeux de l’isolement parental pour les professionnels, les parents et les enfants du territoire

  • François De Singly, sociologue de la famille
  • Mebrouka Hadjaj, artiste peintre et slammeuse
  • Taoufik Adohane, psychologue clinicien, anthropologue

 

« L’isolement parental » - 6ème Journée d’étude sur la parentalité

Jeudi 28 mars 2019, à la Bourse du travail (9/11 rue Génin, Saint-Denis)

Inscription avant le 25 mars 2019 : merci de nous adresser les informations ci-dessous par mail ou par téléphone à

 maison.desparents@ville-saint-denis.fr / 01 49 33 68 55

 

NOM Prénom :                                   

Fonction :                                            Organisme :                 

Adresse :                                            

Email :                                                              Tel :               

Présence :     Journée entière    /    Matin   /   Après-midi        

Choix atelier :        1    /     2     /      3      /      4

Déjeuner : oui / non

 

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Des cicatrices pancées, des cicatrices à penser !

Abstracts des interventions pronnoncées lors du colloque organisé à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, les 19 et 20 mars 2001. Voir ce lien : Les_cicatrices_des_plaies_pens_es

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19 mars 2018

ITINÉRAIRES DÉRACINÉS. Journal de bord d'un psy de cité

Livre


recto • verso • aplat

ITINÉRAIRES DÉRACINÉS
Journal de bord d'un psy de cité
Tao Adohane

Dans le milieu populaire des cités, l'enfant déraciné dès l'aube de sa naissance, s'institue béquille d'un parent en mal de vie. Il sera fantasmé comme un être de soutien, un "chargé de mission" qui consolide l'existence. Il survit dans une extrême solitude aux plans filial, familial, culturel et socio-économique. Il s'accomplira par les rares étayages qu'offrent les réseaux sociaux d'une cité de banlieue.

ISBN : 978-2-296-55392-7 • juin 2011 • 256 pages

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Souffrance psychique, exclusion sociale et économique. La place du psychothérapeute dans la sphère sociale

Sofferenza psichica, esclusione sociale ed economica. Il posto dello psicoterapeuta nel sociale
Titolo Rivista:  COSTRUZIONI PSICOANALITICHE
Autori/Curatori: Adohane Taoufik
Anno di pubblicazione: 2002 Fascicolo: Lingua: Italiano
Numero pagine: Dimensione file: 286 KB
https://www.francoangeli.it/riviste/Scheda_Rivista.aspx?IDArticolo=17851&lingua=it&idRivista=97

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Mères déracinées et enfants béquilles. Exil et filiations brouillées

couverture de [NUMERO_TITRE_ABREGE] 
Dans Le Journal des psychologues 2016/4 (n° 336)
Premières lignes : La maternité durant l’exil soulève bon nombre de problématiques pour la mère comme pour l’enfant...

 

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Psy de cité

Franc-Moisin : Il travaille à la PMI auprès d’une population qu’il a vu se paupériser au fil de ses vingt-cinq années d’exercice.
Des personnes socialement fragilisées qu’il n’a de cesse d’accompagner.


Des petites lunettes rondes. Une oreille attentive, affûtée par la bienveillance. Et un savoir pétri d’humilité. Si le personnage ne saurait être résumé en ces quelques mots, ses familiers y reconnaîtront sans doute Taoufik Adohane. Après vingt-cinq ans d’exercice à la PMI (Protection maternelle et infantile) de Franc-Moisin, le psychologue clinicien pourrait accuser un coup de fatigue sous le poids de la souffrance humaine. Mais non. Sa « première pensée », quand on l’invite à se raconter, est pour Francine Arondel et Dominique Janody, les professionnelles de PMI qui l’avaient recruté. « Accueilli », précise-t-il, encore débordant de reconnaissance. C’était en 1991. Le jeune homme, originaire du Maroc, exerce depuis déjà cinq ans, à l’hôpital Avicenne de Bobigny, une toute nouvelle spécialité, ethno-thérapeute, au côté de Serge Lebovici et de Tobie Nathan, grands noms de l’ethnopsychiatrie.

Autre atout, sa maîtrise de l’arabe et du berbère. Outre celle de l’anglais, « parce qu’une partie de ma famille a émigré en Angleterre ». Et de l’espagnol, « parce que la mère de ma fille est espagnole ». De plus, Taoufik connaît déjà Franc-Moisin. Dans les années 80, alors qu’il était encore un étudiant buchant une thèse de doctorat, dont il allait tirer un livre (1), il venait y gagner quelques sous comme écrivain public. Il s’en souvient comme d’une expérience « charnière ». « J’ai écouté les gens. C’était des correspondances, souvent sur des conflits de famille, autour d’héritages. »

Depuis, dans cette cité, il a vu passer bien des professionnels. D’autres, comme lui, sont toujours là. Et ont de ce fait « une vision que les autres n'ont pas ». Lui en a notamment tiré cette analyse d’une évolution plutôt préoccupante depuis les années 80, « décennie du questionnement ». En 1988, avec la création du RMI, note-t-il par exemple, les travailleurs sociaux ont été confrontés à « des situations de souffrance et de manque de soins », jusqu’alors restées dans l’ombre, et auxquelles ils n’étaient pas préparés. « Les années 90 marquent un grand pas dans le champ social, continue-t-il. Tout le monde pouvait y contribuer, on y produisait une pensée. Mais depuis les années 2000, on est dans le contrôle social. On est dans la logique du cloisonnement, du ciblage de population qu’on fait entrer dans des dispositifs. »

Rapporté aux enfants en difficulté, c’est le système de la « patate chaude », de signalement en signalement. Il en relate le cas typique des « enfants béquilles » pour des femmes venues de loin, et auxquelles la grossesse avait conféré un début de reconnaissance sociale. Dont un hébergement. Enserré dans « une relation fusionnelle, suffocante, c’est l’enfant qui a la bougeotte. L’école appelle la mère, travailleuse précaire à qui l’on dit d’aller voir un psychologue. Ses difficultés lui sont renvoyées comme étant de sa faute. » Il y a aussi les « sans », privés d’emploi, de logement, qu’il consulte à la Maison de l’emploi. Autant de populations « confrontées à la souffrance, mais qui ne sont pas malades. Va-t-on psychiatriser des troubles liés à des problèmes sociaux ? », s’emporte-t-il. Qu’un psychologue ait sa place auprès d’eux, c’est pour lui une évidence. Mais à la condition de « déconstruire son savoir » et de le réinscrire « dans le champ de la solidarité ».

Marylène Lenfant
Vendredi 15 janvier 2016 - 15:36 | Mis à jour le Mercredi 06 avril 2016 - 19:00
La rédaction

(1) Le livre de l’âme en 1998. 
Dernier titre, Itinéraires déracinés, journal de bord d’un psy de cité en 2011 chez L’Harmattan.

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L'ENFANT, SA FAMILLE ET L'EXIL

Texte initialement paru in : Cultures en Mouvement, n° 13, 1998.

D’un point de vue transhistorique, on peut considérer qu’une culture ne meurt pas ; elle se transforme, se remodèle, intègre et compose de nouveaux éléments, se débarrasse de ce qui devient obsolète. Les cultures dites musulmanes n’échappent pas à cette règle. Telles un tissu brodé de mille et un fils, elles ne cessent de se recomposer tout en restant imprégnées d’un élément majeur : l’islam. En tant que vécu quotidien indissociable du reste de la vie sociale, du dogme constitutif des lois, des règles sociales et des croyances, l’islam participe - entre autres registres - à la construction de la personnalité en inscrivant l’individu, corps et âme, dans le sillage des liens signifiés par sa famille et par sa culture de référence.

 Quand il est confronté aux difficultés d’ordre familial, le vécu des musulmans en Europe se heurte fréquemment à des malentendus qui empêchent, de la part des institutions socio-éducatives, une évaluation et un accompagnement adéquats. Ces familles en difficulté se réfèrent tout naturellement aux repères culturels en usage dans leur pays d’origine, où le quotidien est une mosaïque de références inséparables des croyances religieuses, traditionnelles et scientifiques (i.e. technologies médicales).

 L’avènement des enfants peut alors soit enrichir le vécu de la famille (en instaurant un seuil, sorte de marquage cohérent entre les mondes intérieur et extérieur), soit le contester et introduire des confusions d’ordre social et psychologique à la frontière du dedans et du dehors, exprimées par des symptômes génériques, des écrans qui montrent tout en cachant ce qui s’y reflète. Lorsqu’ils sont pris dans les confins du non-sens, ces enfants exposent inconsciemment leur corps, qui devient comme une surface sensible aux différents brouillages qui l’assaillent. Elle se présente alors comme une interface reliant les mondes intérieur et extérieur pour tenter de maintenir un équilibre, si précaire soit-il. Par leurs symptômes, ils transforment leur univers de vie (le domicile, le quartier, la cité) et obligent également leurs interlocuteurs institutionnels, notamment dans la justice, l’éducation et la santé, à modifier leur regard et leur fonctionnement.

 Par l’exemple ci-dessous, j’ai voulu souligner l’intérêt heuristique de la traduction des signifiants culturels dans la relation sociale et thérapeutique. Déchiffrer les symptômes et rétablir le lien entre les partenaires en présence est thérapeutique en soi, car cela permet non seulement de parer aux malentendus de l’interprétation et du jugement de l’autre, mais aussi de contribuer à la nomination du “ malheur ” ou de la maladie. De tels malentendus sont quasi quotidiens dans le domaine des pratiques sociales et cliniques ; en terme d’économie psychique, leurs conséquences s’avèrent graves aussi bien pour les familles et les enfants que pour les professionnels d’accompagnement. Céder à la dramatisation et à la minimisation, attitudes courantes, ne permet pas de s’appuyer sur toutes les approches en jeu, d’œuvrer d’une manière généraliste avec tous les acteurs en présence et de favoriser la compréhension pour apporter un traitement singulier.

ILLUSTRATION

Né en France, Sami a aujourd’hui douze ans. A l’âge de 5 ans, on remarque à l’école de nombreuses cicatrices sur son corps et l’on alerte la brigade des mineurs. Bien que l’expertise médicale ordonnée n’ait conclu à aucune situation de danger, l’enfant est placé par le juge dans une institution éducative, à la suite de nouveaux signalements affirmant la “ maltraitance ” par les parents. Au foyer, Sami attire toujours l’attention du milieu éducatif sur ses comportements exubérants, et ses nouvelles traces et enflures. Un autre juge demande une mesure éducative. Nous avons été sollicité par les travailleurs sociaux de l’Assistance Educative en Milieu Ouvert (AEMO) pour évaluer la situation et contribuer à la recherche d’une solution. Nous avons assuré une médiation technique dite “ ethnoclinique ”, c’est-à-dire : une intervention ponctuelle auprès de la famille en présence des acteurs sociaux. Cette intervention est basée d’une part sur l’usage de la langue maternelle et la traduction des signifiants culturels, d’autre part sur une écoute clinique garantissant la dimension intrapsychique des conflits en présence. A partir d’un récit de voyage, l’histoire de la famille de Sami s’est révélée porteuse de maints malentendus.

 Fruit d’une éducation sévère, héritage d’une époque où l’école coranique dans les villages reculés de l’Atlas était le seul temple d’accès à la connaissance, l’effacement du chef de famille est assimilée par les travailleurs sociaux à un “ désordre ” de la personnalité. Ce jugement mérite cependant une interprétation nuancée tenant compte du cadre culturel originel, où le rôle du père est largement secondé par les oncles et autres référents familiaux, notamment en cas de défaillance. A cela s’ajoute l’esprit fataliste de ce père qui, en bon musulman confronté à la solitude de l’exil, s’abandonne au destin face à l’éducation de son fils “ rebelle ”.

 Souffrant de malaises psychologiques résultant essentiellement d’une éducation puritaine, la mère de Sami  trouve un compromis dans la reconstitution, au domicile, d’un semblant du cadre culturel perdu. Ses filles s’accommodent raisonnablement de cette situation et réussissent à instaurer une sorte de passerelle entre la maison et l’extérieur. Elles obtiennent des résultats encourageants à l’école, servent d’interprètes, gèrent la paperasse administrative de la famille et les échanges avec les tiers extérieurs.

 Sur le plan clinique, l’effort de construction psychique chez Sami révélait l’ampleur de ses difficultés d’étayage psychique, essentiellement par rapport aux limites et à la loi. Son équilibre précaire est pris dans l’entre-deux d’un conflit confrontant la langue maternelle à la langue d’adoption, l’espace maternel (maison, foyer) à l’espace paternel (extérieur) et, à travers ses symptômes, le Moi au non-Moi. L’absence de lieu d’affiliation par substitution (référents familiaux subalternes, voisins) renvoyait Sami à une impasse identificatoire sous-jacente à la problématique familiale, tel un feu sournois qui couve sous la brande. Il donne ainsi l’impression d’être pris dans un piège à double logique. Comme pour mettre à l’épreuve son équilibre, Sami investit son corps de façon très marquée en s’adonnant à des activités physiques dangereuses. Suite à une chute du vélo, il exhibe encore sur son abdomen un gros abcès et s’amuse à le gratter en affirmant que ça ne lui fait pas mal. Aussi le placement de cet enfant n’a-t-il pas manqué de renforcer ses conduites introverties et de le fragiliser en le soustrayant à l’effort de conquête de sa position d’aîné, de sa place au sein de la famille. Son prénom “ Sami ” signifie pourtant un autre statut : “ accéder à l’âge de raison, être élu ”.

 Dans une société où l’ouverture sur le monde est un signe d’insertion sociale, les besoins de repères extérieurs engendrent une quête d’affiliation, notamment paternelle. La difficulté d’attachement à des réseaux d’amour et à des personnes signifiant la loi fige le conflit psychique sur la surface du corps pour le symboliser ainsi comme une limite en soi entre le dedans et le dehors et un “ tenant lieu ” de ce qui n’a pu lui être signifié à partir de la place du père où il est appelé à trouver des identifications pour sa propre ascension. Le symptôme de Sami est aussi un épiphénomène qui fait pendant aux autres symptômes dans sa famille et ce qu’ils interrogent, à savoir les questions du rétablissement du sens dans une famille migrante et d’origine rurale, doublement nucléarisée par l’exode en environnement urbain et par l’émigration.

Du côté de la famille en revanche, ce placement a été paradoxalement vécu comme une action bénéfique qui n’est pas sans rappeler le fait de confier, dans le système traditionnel, l’enfant rebelle à un maître d’école. Attitude apparentée à une démission et qui a probablement renforcé chez les référents éducatifs la tendance, avouée, à la surprotection de Sami. Et bien que les liens avec les éducateurs semblent lui apporter aide et protection, Sami exprime néanmoins une ambivalence à l’égard du foyer, lieu de non-affiliation, et désire vivre avec les siens.

TRADUIRE ET RESTITUER

Le recours à la traduction des signifiants culturels tend à nuancer les perceptions mutuelles entre familles en difficulté et accompagnateurs. Ce recours spécifique consiste d’abord à revenir sur les expressions (des uns et des autres) afin d’en déceler le sens premier, étymologique, pour les relier à l’univers polysémique des cultures en présence : culture institutionnelle, culture orale, culture dite de banlieue, culture bigarrée, culture au sens ancien (tradition) ou moderne, etc.

Les familles musulmanes migrantes composent bon gré mal gré avec une variété d’emprunts culturels : linguistiques, comportementaux, éducatifs, etc. Si elle est quelquefois source de créativité et d’ouverture, la coexistence, en écheveau, de ces emprunts se révèle à bien des égards comme un des facteurs fragilisant le noyau de la personne et de la famille, surtout dans les milieux défavorisés, durant les conjonctures difficiles. L’expression du non-sens apparaît de manière diffuse et inquiétante. La recherche du sens se heurte à l’inintelligibilité des symptômes qui s’expriment sous diverses compulsions et traduisent d’abord l’indicible “ douleur de l’âme ”. Celle d’un sujet et d’une famille pris dans un réseau de conflits et de confusion de repères spatiaux, temporels et transgénérationnels.

Restituer le sens pour la famille de Sami revient à l’ “ aider à faire grandir l’âme ” (traduction littérale du berbère). Dans ce langage vernaculaire tout comme dans les dialectes arabo-musulmans, cette expression signifie l’engagement dans le lien et la volonté de reconstruire le sens. C’est du moins la traduction que j’ai pue donner à la demande de cette famille pour expliquer l’intérêt de ma présence. L’âme, qui veut dire ici “ visage ”, “ face ”, “ autorité ”, “ honneur ”, est avant tout une parabole signifiante.

 L’âme (en arabe an-Nafs) relate les multiples aspects psychiques de l’être : son équilibre interne et la dynamique du lien à autrui. Cette notion se rattache à la représentation de la santé et de la maladie, de l’ordre et du désordre, du bien et du mal. En terre d’islam, la nature du “ bien ” (de “ l’ordre ”, voire de la “ santé ”) puise sa signification aussi bien dans l’ordre social qui détermine les relations de voisinage, d’affiliation et de parenté, que dans l’ordre naturel qui exerce sur l’individu une influence par l’effet de l’éternel retour des saisons et par leurs éléments intrinsèques tel le climat, le relief et l’environnement. L’âme en tant que système est donc intégrée à un microcosme renvoyant à des organismes plus importants. Un rapport d’analogie s’établit ainsi entre l’individu et les univers auxquels il se rattache : le corps, le langage, le cosmos et les symboles.

L’équilibre de cette famille est donc tributaire d’une harmonie générale relayée par des facteurs à la fois internes et externes. Les premiers renvoient à la vulnérabilité psychologique et les seconds à l’importance de la protection vis-à-vis d’un monde extérieur qui s’est révélé pathogène. L’analyse de ces facteurs souligne notamment la représentation d’un Moi moins réductible à l’espace interne du corps qu’à une notion d’intériorité psychique, incontestablement plus étendue que celle développée en milieu biomédical et en psychanalyse. La représentation d’un univers psychique ramifié trouve ses racines dans la référence implicite à la culture islamique traditionnelle où les notions d’individu et de personnalité cèdent le pas à celle de la communauté et ses réseaux d’appartenance.

 Cette lecture nous interroge sur la nature et les modes de transmissions des pensées et des pratiques véhiculées, en exil, par toute famille en perte de référence. Car si lien il y a entre culture et tradition, c’est bien par le truchement d’une transmission ; équation supposant qu’il n’y a de “culture” (au sens populaire du moins) que s’il y a tradition, de tradition que s’il y a transmission et de transmission que dans le lien social.

 La communication entre ces familles dont l’intégration est une question de générations (historiquement, c’est la 3ème génération qui s’intègre parfaitement) et les institutions du pays d’accueil  est entachée de malentendus voire même de violences ; chaque partie se trouve dans l’incapacité d’assimiler le langage, les manières d’être et de vivre de l’autre. Ce qui se traduit par la difficulté de trouver une citoyenneté commune. Moment qui a été dépassé, pour la première fois, dans la joie et l’étonnement général, à l’issue de la coupe du monde gagnée par une équipe française, “ multicolore ” et multiculturelle, quand les “ beurs ” criaient victoire en brandissant le drapeau tricolore. Première catharsis d’une société à la recherche d’une réconciliation avec son passé, son présent et ses idéaux : terre de racines, du renouveau, d’asile, de liberté de culte et d’opinion...

bturqomb.gif (1016 octets) Texte accessible gratuitement in : http://geza.roheim.pagesperso-orange.fr/html/adohane.htm,  

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05 janvier 2016

Le déracinement dans la clinique de l’enfance

Le déracinement dans la clinique de l’enfance
Taoufik Adohane

« En situation d’exil, y a-t-il une spécificité des demandes avec lesquelles des parents viennent consulter avec leur enfant ? Une traduction à effectuer… ? La prise en charge des enfants de migrants nous invite à revisiter notre accueil, et notre écoute. Taoufik Adohane vient partager avec nous son expérience de « psy dans la cité ». »

Se_minaire_2013_2014

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La mascarade d’Iswabn : Un rite judéo-berbère aux confins de l'initiation et du burlesque

Je devais être âgé d’à peine trois ans lorsque j’assistai pour la première fois à une mascarade nocturne. Accompagné par un des plus aînés de mon entourage proche, j’ai dû m’égarer dans des ruelles obscures, un court instant, esseulé au milieu d’une foule. Épris de panique, à ma grande frayeur, je me trouvais emporté dans la bousculade d’une cohorte d’enfants plus âgés, chassés par Taserdunt (la mule). Mes cris n’ont rien changé à ma conscience que j’allais fatalement mourir, d’un instant à l’autre, dévoré par ce monstre. Mon désarroi fut encore plus profond au regard de la confusion qui a du m’envahir, confondant cette mule et la jument des cimetières (Tagwmart n-ismdal ), animal légendaire dont l’image chimérique était en ces temps-là associée à la mort et à l’obscurité de la nuit. Quelques instants plus tard, je fus retrouvé sain et sauf et ramené à la maison par des voisins. Le lendemain même, accompagné de ma grand-mère maternelle, je lâchai un œuf dans le vide d’un puits, manière courante pour chasser la maladie dont je viens d'être victime : Tawda, la frayeur infantile.Lire la Mascarade

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